De nos soucis personnels, de nos états d’âme, de nos joies et de nos peines, de ce battement de cœur qui manque à l’appel quand ton regard me croise, l’Histoire ne fait pas grand cas. A mille ans d’ici, soit à peu près vers la fin de la présidence Sarkozy, on ne percevra plus de la crise existentielle qui a secoué la jeunesse de France ces deux derniers mois que le résultat et la méthode : un emploi pour tous et un gouvernement que rien ne saurait intimider.
Nous savions déjà que la loi pour l’Egalité des Chances ® était faite d’un bois extrêmement rapide, dont rien ne peut arrêter la croissance. De bambou, par exemple. Le délai entre son dépôt le 11 janvier et son adoption unanime dans le respect des traditions démocratiques de dialogue et d’argumentation le 10 février et sa promulgation par Jacques Chirac avant même que les contestataires ne soient sortis de leurs chambrettes pour une nuit de turpitudes estudiantines en ont amplement témoigné.
Fait beaucoup plus rare, et qui a même étonné les plus optimistes des députés de la majorité, l’amendement portant sur la création du contrat première embauche a nettement explosé la vitesse de la lumière, à tel point que ses effets se sont fait ressentir plusieurs heures avant que la loi n’entre en application. En effet, dès l’aube, ce matin, des centaines de milliers de jeunes avaient rendez-vous avec leur premier job.
L’opération avait été planifiée de main de maître par le ministre de la Pédagogie : Gilles de Robien avait demandé dès mercredi aux proviseurs et présidents d’universités de parquer prévenir lycéens et étudiants qu’un grand voyage les attendait en fin de semaine. A l’heure dite, dans toute notre Brave Patrie, les jeunes ont été invités à prendre place dans des milliers de cars, scolaires ou gracieusement prêtés par la police nationale, et ont été acheminés vers la gare de triage la plus proche où ils ont pu prendre le Thalys pour Cologne.
Il s’agissait pour la plupart de ces jeunes d’une première à double titre : la plupart d’entre eux n’avaient en effet jamais pris de vrai train en dehors de RER ou TER délabrés, et surtout ils n’avaient jamais eu la chance de se rendre dans un pays étranger, une expérience enrichissante qui fera vraiment bien sur leur CV lorsqu’ils auront atteint l’âge d’obtenir un vrai emploi et décrocheront leur premier CNE.
Et quel pays étranger ! Des épais contreforts de la Forêt Noire aux flots bleu profond la Baltique, des châteaux rhénans aux plaines vierges du Brandebourg, de l’usine Messerschmidt à la mine de sel en passant par les grandes fermes de Niedersachsen, c’est une immense nation qui a accepté de collaborer avec le gouvernement français pour donner une chance - et rendre leur dignité - à ces jeunes que la politique soit-disant sociale de notre pays avait laissés croupir au fin fond de l’oubli.
Outre son effet pratique immédiat - baisse spectaculaire du taux de chômage dès le mois de mars, mais c’était just, et dégringolade non moins spectaculaire des tarifs des assurances automobiles dès l’année prochaine - ce coup de bambou relativiste est emblématique du projet pour l’Egalité des Chances ® et devrait enfin rendre la confiance aux Français.
Car quelle mesure peut-être plus égalitaire que le Service du Travail Obligatoire ce CPE ?
Enfin réunis, les jeunes branleurs oisifs les éternels étudiants des beaux quartiers et les sauvageons des barres d’immeubles vétustes travailleront chaque jour coude à coude et pourront envoyer chaque mois l’intégralité de leur salaire de 12 reichsmark à leur famille.
Pour certaines de ces familles, cette somme sera certes dérisoire, mais d’autres y verront une manne qui améliorera grandement leur ordinaire : outre le soulagement de voir le petit dernier enfin intégré au monde du travail, ce simple facteur salarial devrait contribuer à combler le fossé social que l’on a trop longtemps, dans ce pays, creusé à coups de cuillers à caviar.
Cerise sur le gâteau, Jacques Chirac a dans un élan magnanime décidé d’exaucer deux des souhaits des jeunes que le projet inquiétait : suite à de longues tractations avec l’Allemagne, le gouvernement a obtenu que les jeunes ne soient pas licenciés sur un coup de tête et travaillent pendant la pleine période d’essai, ramenée à un an.
Minimum.
